Neuf vies racontées en soixante minutes !

Début mai, nous avons eu la chance de découvrir la pièce Neuf vies d’une femme libre, créée et mise en scène par Jean-Noel Poggiali, et jouée au théâtre des Marronniers par la compagnie Délyriades, à Lyon.

Florian Caroubi et Cécile de Boever
Crédit photo : © Délyriades

Dans l’étroite mais non moins charmante scène de ce théâtre à proximité de Bellecour, deux comédiens se rendent sous les projecteurs et nous livrent l’histoire d’une femme qui a vécu tout au long du XXème siècle. La protagoniste (Cécile de Boever), accompagnée de son partenaire de scène Fabrice Boulanger / Florian Caroubi (en alternance), tient entre ses mains toutes les affaires de sa grand-mère, Micheline, défunte, au moment d’un déménagement. Cette pièce mêle dialogue théâtral riche de souvenirs de cette grand-mère, et puissant chant lyrique habité de nostalgie et de tristesse de cette vie révolue.

L’expression de « neuf vies » est choisie pour rendre compte de ce destin mouvementé : une femme du XXème, qui a vécu les guerres, la résistance, les colonies, les voyages, mais aussi les amours et toutes les émotions qu’une si longue existence peut procurer. Une vie « libre », car non assujettie à tous les tourments qui peuvent s’acharner contre une femme de l’époque : les inégalités hommes-femmes, les violences par les hommes et par la guerre, les trahisons conjugales… Cette vie particulière triomphe donc de toutes ces péripéties. Sa petite-fille rend compte de ce parcours exemplaire à travers une éloquence et une voix que nous avons trouvées sublimes. Le talent de Cécile de Boever transcrit à la perfection l’intensité qui se trouve dans la joie de faire perdurer son histoire, comme dans la douleur d’avoir perdu un être cher. Nous avons vu son partenaire de scène, Fabrice Boulanger, l’accompagner avec légèreté et parfois humour dans cet itinéraire de souvenirs.

Fabrice Boulanger et Cécile de Boever
Crédit photo : © Délyriades

Neuf vies d’une femme libre comporte des enjeux existentiels très forts puisqu’elle nous invite à repenser le parcours de nos ancêtres et en tirer des leçons de vie. Nous avons eu la chance d’interviewer Jean-Noël Poggiali, afin d’en savoir plus sur les enjeux historiques et moraux qui peuvent être tirés de cette pièce, dans la perspective d’un public jeune.

Pensez-vous que le parcours de cette grand-mère, tout au long du XXème siècle, peut avoir une résonance sur un jeune du XXIème siècle ?

Jean-Noël Poggiali : Nous voyons l’histoire du XXème siècle avec une certaine distance. C’est une période pendant laquelle la société a connu de grandes mutations, notamment dans l’organisation géopolitique du monde, mais aussi par l’industrialisation massive et la mise à disposition des biens de consommation bon marché pour les masses. L’organisation du travail a aussi été chamboulée entre le début du XXème siècle et le début du XXIème et d’autres choses comme l’accès à l’éducation. Ce sont souvent ces aspects qui ressortent des discussions que l’on peut avoir avec les anciens. Peut-être cela fait-il écho dans les générations actuelles avec les inexorables changements et même les bouleversements, parfois source d’angoisse, qui seront nécessaires pour affronter l’urgence climatique dans laquelle nous sommes toutes et tous précipités. Nous ne savons pas à quel point le monde changera à échéance de 50, 70, 90 ans, en termes de climat, mais aussi et surtout de possibilité d’occuper l’espace (sans doute une grande diminution des transports et une relocalisation) et évidemment d’organisation sociale (des modèles politiques plus horizontaux ? Ou au contraire plus autoritaires ?). Ce que l’on peut apprendre du passé, et peut-être de cette grand-mère comme de toute cette lignée de femmes, c’est que l’on peut être soi-même dans un monde qui change, voire, se révéler à soi-même en temps de grande crise. Et aussi que le monde qui vient est celui que l’on construit collectivement.

Cécile de Boever
Crédit photo : © Délyriades

Quelles leçons notre génération peut-elle tirer de cette incroyable généalogie, qui a vécu les guerres, les résistances, les voyages ?

La guerre, nous la pensions hors de portée en Europe, protégés par une Union imparfaite, mais qui avait apporté la paix après le chaos. Nous constatons désormais que la folie guerrière peut de nouveau s’abattre aux franges de l’Europe et que les pays qui la constituent doivent prendre parti. Il est donc plus que jamais important de jeter un œil vers un passé pas si lointain. Les tout derniers survivants de la Seconde Guerre mondiale sont en train de mourir, mais l’histoire a été écrite, on en a fait des films, des pièces de théâtre, des opéras… Porter en nous cette histoire encore tiède permet d’affronter le présent et d’envisager l’avenir.

La thématique de la Résistance a pris pour toute notre équipe artistique une tonalité très particulière au moment où tant d’Ukrainien·nes se trouvent dans cette même situation : résister à l’envahisseur, s’organiser ensemble pour ne pas disparaître. Le contexte n’est pas le même, mais la question que pose le pianiste à la chanteuse est du même ordre : « À leur place, est-ce que je l’aurais fait ? Je veux dire, au risque de la prison ou même de ma vie, est-ce que je l’aurais fait ? Quand passe-t-on à l’acte, quel est le déclic ? Toi, tu l’aurais fait ? ».

Les voyages, nos générations en consomment beaucoup, mais dans une autre temporalité. L’avion a rétréci le temps et les distances. Quand l’énergie carbonée viendra à manquer, sans doute nous rapprocherons-nous d’un rapport au temps du voyage qui a pu être celui des générations passées. Mais la singularité des lieux d’avant la mondialisation totale nous est probablement inaccessible à jamais.

Enfin, il y a-t-il un aspect particulier de votre pièce que vous voudriez mettre en lumière à travers cet article ?

Dans mes projets, il me tient à cœur de mêler le théâtre et l’art lyrique. Cette forme du théâtre musical est un moyen privilégié de s’adresser directement à la sensibilité du spectateur, par la musique, par la vibration vocale acoustique et par l’imbrication de moments narratifs et de plages laissées à l’émotion. Là aussi, nous nous inscrivons évidemment dans une longue histoire de narration musicale, de la manière la plus actuelle possible.

Cécile de Boever
Crédit photo : © Délyriades

En effet, l’intention de mêler théâtre et chant lyrique produit une alternance poétique qui double les émotions provoquées chez le spectateur. Nous nous sentons happés par la voix envoûtante de C. Boever et par la mélodie jouée par F. Caroubi ou par F. Boulanger. La « setlist » du spectacle est minutieusement choisie, entre Tchaikovski, Purcell, Strauss, Auric, Offenbach… La compagnie Délyriades, à l’origine de ce spectacle, crée des représentations centrées autour du chant, qu’il soit lyrique ou populaire. Les chansons sont choisies avec cœur selon leurs paroles ou leur message, et nous embarquent dans un tourbillon de réminiscence somptueuse. Cette pièce, aussi magistrale soit-elle, peut-être une véritable occasion d’introspection et de réflexion sur la notion du temps, de l’existence et de la transmission.

Nous remercions chaleureusement le théâtre des Marronniers pour son invitation et Jean-Noël Poggiali pour avoir répondu de manière étayée à nos questions.

JESSICA ROUVEIROL

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