Regardez-les danser !

Si tu t’es rendu.e en librairie ces derniers mois, tu as certainement croisé ce roman en tête de rayons. Le nouveau « bijou » de chez Gallimard, Regardez-nous danser, signé Leila Slimani (et nous pesons nos mots, avec « bijou ! ») est paru en février 2022, pour le plus grand plaisir des lecteurs (dont la rédaction), qui connaissaient son prédécesseur, Le Pays des Autres, sorti deux ans plus tôt chez le même éditeur.

Si ce dernier nous avait convaincu, Regardez-nous danser, qui est donc la suite, a été accueilli avec joie par le lecteur à son annonce, mais non pas sans une certaine attente. Dans cet article, nous te donnerons les raisons pour lesquelles ce prolongement de l’histoire d’une famille établie dans le Maroc des années 1940 est, selon nous, réussi.

« Elle comprit qu’elle était une étrangère, une femme, une épouse, un être à la merci des autres ».

Pour comprendre le dernier roman de Leila Slimani, il faut connaitre le récit depuis son commencement, au premier tome. Dans Le Pays des Autres (tome 1), Mathilde, jeune alsacienne, tombe amoureuse d’Amine Belhaj, un Marocain venu combattre dans l’armée française. Rêvant de quitter sa région natale, la protagoniste s’installe avec lui à Meknès, au Maroc, afin de fonder une famille. Cependant, le quotidien avec son conjoint n’est pas celui qu’elle espérait : le couple manque d’argent et elle fait face, en tant que jeune femme, au racisme et aux barrière culturelles, sociales qui la séparent de son pays d’accueil. Le Maroc des années 1940, dans lequel prennent place les péripéties du couple, est une terre pleine de contradictions, entre recherche d’indépendance par une partie de la population, et établissement d’une bourgeoisie qui se complaît dans un pays aux mains des colonisateurs. Amine est profondément attaché à ses valeurs d’origines, et se démène régulièrement au travail dans les champs dans l’objectif de devenir un paysan prospère et faire vivre sa future famille, au prix de nombreux sacrifices que sa conjointe ne comprend pas toujours. La question qui se pose pour Mathilde dans ce tome est la suivante : parviendra t-elle à trouver son épanouissement dans cette nouvelle vie ? Nous ne nous attarderons pas sur les évènements qui se déroulent dans cette première partie, car chacun des obstacles et réussites rencontrés par les personnages est une véritable délectation, que nous vous laisserons découvrir par vous-mêmes. Leila Slimani, par une plume capable d’endosser le rôle de raconter les choses les plus crues, de mettre à nu une société en dévoilant ses aspects les plus triviaux, sait faire preuve d’un réalisme épatant tout en gardant une certaine élégance d’écriture, par des mots subtilement choisis, et un riche lexique tiré d’études visiblement poussées sur l’histoire du pays où prend place l’intrigue. Le plaisir de lire fut présent pour ce premier tome, et c’est ce qui était, évidemment, attendu du second tome dont cet article va enfin traiter.

« Elle voulait cette piscine, elle la voulait en compensation de ses sacrifices, de sa solitude, de sa jeunesse perdue. »

La question que tu te poses certainement est la suivante : pourquoi est-il question d’une piscine ? Pourquoi avoir choisi une citation portant sur ce détail ? Il ne s’agit pas ici d’une futilité matérielle. La piscine est un véritable symbole de l’évolution de la situation de ces personnages : ils ne sont plus les paysans pauvres qu’ils furent dans le premier tome. Le « rêve » d’Amine s’est enfin réalisé : en 1968, à force de ténacité, Amine a fait de son domaine aride une entreprise florissante. Le Maroc, désormais indépendant, peine à trouver sa nouvelle identité. Le pays est toujours victime d’un paradoxe, entre archaïsme subsistant et influence moderne. L’impulsion d’une dynamique d’émancipation se fait fortement remarquer chez la nouvelle génération, notamment une poignée de jeunes instruits, à la volonté de réussir ou de conquérir le monde. Ceci est le cas d’Aicha, fille de Mathilde et Amine, faisant la fierté de ses parents, et son frère Selim, qui lui, trouvera des raisons moins glorieuses mais échappera tout de même à sa condition de cadet dans une maison de campagne. Ce qui est appréciable, dans cette suite du Pays des Autres, c’est de constater l’évolution de ces personnages qui nous avaient marqué (et auxquels nous étions donc un peu attachés, malgré leur absence pendant deux ans) dans le premier tome. En effet, si Selim et Aïcha ne sont que des enfants dans le premier roman, ils deviennent, dans Regardez nous danser, de jeunes adultes avec leurs premiers émois, leurs premières décisions et leurs premières contradictions. Amine ne perd rien de son caractère acharné, vif, parfois cruel ; figure de conjoint et de père souvent injuste, mais décidé à perpétuer sa réussite coute que coute. Mathilde, elle, n’a malheureusement pas trouvé le bonheur de la liberté qu’elle attendait tant dans le premier tome. La routine et l’âge ont pris le dessus sur cette femme, résignée à être une bonne épouse et une bonne mère. Son personnage, ainsi que celui de son mari, passe, cette fois, au second plan pour laisser place à la jeune génération, sur qui l’avenir du Maroc des années 1960 repose. Le flambeau est passé, et cette deuxième partie traduit à merveille l’importance de cette transmission. Les jeunes du récit, Aïcha, Selim, Sabah, Mehdi, et d’autres, envisagent ou craignent leur avenir dans cette période trouble.

« Ils avaient bien le droit de profiter de la vie, eux qui avaient sacrifié leurs plus belles années à la guerre puis à l’exploitation de cette ferme »

Mais alors, avec cette toile de fond d’un Maroc troublé, tendu, pourquoi le choix du titre Regardez-nous danser un titre en apparence désinvolte, léger ? En l’occurrence, l’hédonisme est le maitre mot parmi les personnages : Mathilde et Amine savourent leur richesse nouvelle, s’intègrent dans les soirées mondaines, se permettent des dépenses exubérantes. Quant à la jeunesse, elle profite de la vie dans de nombreuses mesures : la fête, les voyages, les réunions entre amis, les virées sur la plage… à une époque où l’on parle, pour la première fois, de la conquête de la Lune (la Lune a été foulée des pieds pour la première fois en 1969, la bande d’Aicha peut suivre la transmission de cet évènement depuis la télévision, dans un bar de nuit sur la plage), la jeunesse a l’impression que, soudainement, tout devient possible. Cette sensation de toute-puissance et l’acquisition d’un optimisme qui permet de tout envisager en dehors des frontières et du cadre familial, est parfaitement décrite par Leila Slimani à travers le parcours de ses personnages, notamment Aïcha et Mehdi, qui réussissent à s’élever socialement alors qu’ils ne proviennent pas d’un milieu social favorisé. Il est cependant important de mentionner que dans les récits de Leila Slimani, tout n’est pas blanc ou noir : chaque personnage possède sa complexité intérieure, et pourrait très bien faire l’objet d’une psychanalyse. Les jeunes ne sont pas des prototypes de réussite sociale et professionnelle, Mehdi, par exemple, rêvant à l’origine de devenir écrivain, regrette longuement d’avoir renoncé à ce rêve pour se conformer aux attentes sociales de la rentabilité en s’insérant dans l’administration. Selma, la sœur d’Amine, pour qui nous pouvions éprouver une forte compassion tant son innocence et sa liberté de femme furent bafouées dans le premier tome, devient un personnage aux désirs ambigus et aux objectifs discutables. Ainsi, il est tout à fait possible de s’identifier à ces personnages qui représentent, chacun à leur manière, des idées et des combats intérieurs que nous connaissons. Cette profondeur est précisément ce qui fait, selon nous, la réussite de ce dernier roman.

« Plus rien, dorénavant, n’est impossible à l’homme, et comme on a conquis la Lune, on mettra fin à la misère et à la domination, on viendra à bout des maladies et de la guerre. (…) dans vingt ans, dans trente ans, dans un siècle même, on parlera encore de ce jour où l’homme a posé le pied sur la Lune. Les gens diront « je me souviens parfaitement d’où j’étais. » Ils raconteront à leurs enfants cette télévision sur le bar jaune et la musique qui passait. »

Leila Slimani confie, dans une récente interview pour Télérama, qu’elle ne souhaite pas raconter son pays d’origine, le Maroc, à travers une histoire objective et neutre, mais à travers des individus aux parcours différents, qui ont vécu ces époques de manière concrète. Car la petite histoire, celle des ces personnages, ces individus Marocains qui se frayent un chemin à travers la vie et leur environnement, est sans aucun doute ce qui constitue la grande Histoire. Le cadre temporel choisi par l’auteure ainsi que le contexte politique et culturel dépeint dans le récit ne sont pas racontés au hasard : Leila Slimani fait preuve de véracité en s’appuyant sur des expertises et des témoignages sur son pays d’origine. Elle dit, dans les dernières pages de l’ouvrage, s’être basée sur les « précieux témoignages de gens qui ont vécu cette période de l’histoire du Maroc ou qui l’ont étudiée ». Ainsi, au-delà du plaisir de lire un roman, on en apprend davantage sur la réalité d’une partie de notre monde, grâce au pouvoir d’écriture d’une femme, consciencieuse de ses origines et volontaire pour mettre en lumière le passé de son pays.

JESSICA ROUVEIROL

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