Le film d’Audrey Diwan fait événement dans le paysage du cinéma français

L’événement, dernier film de la réalisatrice Audrey Diwan filme ce que l’on a l’habitude de cacher et offre au cinéma des images qui manquent cruellement.

La réalisatrice a remporté le Lion d’or à la Mostra de Venise pour son film et elle peut désormais y ajouter le Prix Alice Guy 2022 ainsi que le César du meilleur espoir féminin pour son actrice Anamaria Vartolomei. Audrey Diwan adapte ici le roman éponyme et auto-fictionnel de l’écrivaine Annie Ernaux, qui publiait en 2000 le récit de son avortement illégal en 1964. En 2021, sur les écrans de cinéma, Anamaria Vartolomei incarne Anne : jeune étudiante en lettres, à l’avenir brillant, aux résultats parfaits et aux amies sincères. Une bulle de légèreté que rien ne semble pouvoir ébranler jusqu’à ce qu’elle découvre sa grossesse.

A l’époque, c’est la sentence implacable : abandon de toutes possibilités professionnelles satisfaisantes, honte et déshonneur d’être une fille mère. Pour Anne, il n’y a aucune hésitation et aucune douleur à faire le choix d’avorter même si c’est illégal (la loi Veil n’est mise en place qu’en 1975 !). Elle ne veut pas de cette malédiction qui réduit les rêves, les ambitions des femmes en poussières et les consigne en femmes au foyer. Ce n’est pas pour elle, elle est libre, forte et veut vivre. Comme elle le dit à son médecin de famille, elle veut des enfants mais pas maintenant, pas si ça lui coûte sa vie. Le film est découpé comme un compte à-rebours angoissant de la progression de la grossesse d’Anne. Nous la suivons dans son parcours pour avorter, on perd le compte des jours et on ne s’accroche qu’aux semaines de plus en plus fatidiques, semaines qui ne tournent plus qu’autour de cette obsession de la chose qui grandit en elle et aspire doucement ses espoirs. Petit à petit, enfermée dans son secret, elle est coupée du monde, de ses amies, de sa famille, de ses études. Elle sombre sans jamais cesser pourtant de se battre.

Copyright 2021 PROKINO Filmverleih GmbH

Ce qui est remarquable dans ce film, c’est la mise en scène d’Audrey Diwan. Filmé à l’épaule, on suit au plus proche les actions d’Anne comme si on faisait partie de sa vie. La caméra est toujours proche d’elle, ne suit qu’elle : derrière son épaule en plans semi-subjectifs, comme si nous étions juste derrière elle, comme si nous étions son ombre, son double… Ou alors, filmant son visage en gros plan, si bien que l’on voit la moindre de ses expressions, que l’on entend son souffle, que l’on peut lire ses yeux comme si nous étions face à elle. Plus la vie s’acharne sur elle, plus elle se retrouve isolée, plus nous voudrions entrer dans l’écran et l’aider. La mise en scène nous fait vivre et vibrer avec elle. Rarement j’ai autant ressenti dans mon corps l’expérience d’un personnage. Sûrement car rarement l’expérience d’un corps féminin a été filmé ainsi : sans esthétisation, de façon dure, crue, brute, tangible, palpable même.

Rarement j’ai aussi bien compris le « female gaze » ou « regard féminin » comme le théorise Iris Brey dans son essai Le regard féminin, une révolution à l’écran, elle y explique le concept comme étant « un regard qui nous fait ressentir l’expérience d’un corps féminin à l’écran. Ce n’est pas un regard créé par des artistes femmes, c’est un regard qui adopte le point de vue d’un personnage féminin pour épouser son expérience.« 

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C’est exactement cela que j’ai vécu en regardant ce film. Notamment dans les différentes scènes où l’on assiste à des tentatives, ou à un avortement. Ma respiration se bloque, mes ongles s’enfoncent dans les accoudoirs, je mords mon écharpe pour ne pas hurler avec elle, pour elle, mes pieds raclent le sol, parce que j’ai mal, j’ai mal au ventre avec elle, parce que je ne respire que quand elle respire, parce que je retiens ma voix quand la faiseuse d’anges lui interdit de faire du bruit, et ne cesse de me mordre les lèvres que quand elle cesse de crier. Attention, ces scènes ne sont pas montrées pour choquer ou satisfaire une curiosité malsaine. On ne voit d’ailleurs pas ce qui se passe, car tout est filmé en plans subjectifs pendant l’avortement, nous voyons ce qu’Anne voit : la faiseuse d’anges (Anna Mougalis) qui travaille entre ses jambes repliées. Nous embrassons ses sensations, comme si nous étions derrière elle à la tenir dans nos bras, à la soutenir, ou alors comme si nous étions elle. Nous ne la regardons pas en voyeurs, à distance, non. Audrey Diwan nous plonge dans l’expérience du corps d’Anne, et nous traversons l’événement avec elle. Ces scènes sont nécessaires, car elles sont manquantes dans le cinéma et dans nos représentations. Combien d’avortements filmés avons-nous vu sur grand écran ? Sans discours moralisateurs, simple regard factuel, comme un témoignage de la situation de l’époque et du corps des femmes dirigé, dominé par les hommes.

Ce que défend Anne en voulant avorter c’est le droit d’avoir le choix, le droit de disposer de son corps, de ses droits qu’on lui refuse. Droits que s’octroient les hommes et qu’ils sont bien décidés à garder. Il y a par exemple, ce médecin qui lui prescrit un médicament qui « fera revenir ses règles » et qui s’avère en réalité renforcer le fœtus, il a cet ami qui cherche à profiter d’elle car après tout elle est déjà enceinte donc où est le mal ? Il y a l’indifférence et la culpabilisation de l’homme qui l’a mise enceinte, il y a la menace de la prison qui fait fuir ses amies, il y a le risque de finir à l’hôpital après un avortement illégal où le destin de la femme repose encore une fois dans les mains d’un homme, qui peut choisir d’écrire dans son dossier « avortement » ce qui la condamne, ou bien « fausse-couche » ce qui la sauve… Le destin de femmes entre les mains d’hommes.

Je suis allée voir le film une première fois, seule, j’avais déjà lu le livre d’Annie Ernaux et je savais l’histoire. En sortant de la séance, j’avais l’impression de porter encore Anne avec moi, de sentir sa vie passer sur moi. J’avais au creux de la gorge le goût amer de l’injustice : pourquoi les hommes choisissent ce qu’une femme peut faire de son corps ? J’y suis retournée avec un ami et en sortant de la séance, c’était aussi cette réflexion qu’il gardait en tête : comment peuvent être possibles, autant de souffrances, de batailles, de solitude, de pertes, de dangers, juste parce qu’on retire à une personne le droit de jouir de son propre corps comme elle le veut ?

L’absurdité, l’injustice de ce constat. Et puis, le nœud au ventre quand on voit que cette question, cette bataille existe toujours dans tant de pays et que parfois même l’on revient en arrière comme avec la nouvelle loi texane aux États-Unis, par exemple, qui réduit de beaucoup le droit à l’avortement.

Alors, L’événement est un film important : en témoignage de ce qui a été, en souvenir de toutes les femmes mortes ou emprisonnées pour avoir voulu vivre, et en rappel de ce qui se passe toujours actuellement dans le monde.

LILI GIRARDIN

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