Quand le lundi est méchant – Gaël Faye

« Comment ça va ? Lundi ? Mardi ? Mercredi ? Jeudi ? Vendredi ? Bien dormi ? » 

Gaël Faye

Depuis le 6 novembre, ça va plutôt bien puisque j’écoute en boucle le nouvel album de Gaël Faye, Lundi Méchant. Après avoir lu ce qui suit, mon unique souhait est que vous aussi vous puissiez (re)découvrir cet artiste aux mots acérés et aux mélodies réjouissantes. Peut-être alors qu’une furieuse envie de danser librement fera de vos prochains lundis, des lundis méchants. (Bannière : Gaël Faye – Album Lundi Méchant)

Lundi méchant

Respire / Lundi Méchant

« C’est le nom qu’on donne à des soirées qui ont lieu à Bujumbura, la capitale du Burundi, le lundi soir. Les gens sortent de minuit jusqu’à l’aube pour faire la fête. Au-delà de ça, c’est pour faire un pied-de-nez à la société qui voudrait qu’on attende le week-end pour faire la fête. Les gens sortent en début de semaine pour dire :  » Ce temps-là il est aussi à moi, j’ai le droit de décider « . Ce ne sont pas des virus ou des guerres qui imposent leur agenda. ».

Gaël Faye

Le nouvel album de Gaël Faye, romancier et auteur-compositeur-interprète, oscille entre un constat de la morosité du quotidien, une dénonciation de ce qui nous empêche de respirer et une ode à la fête révoltée et joyeuse. Le rappeur fait de la scène un ring pour en découdre avec le métro-boulot-dodo, l’oppression, la vie morne, les crises politiques, sociales, écologiques… Tout ce qui, très proche ou plus lointain, nous opprime et fait de chacun un « hamster dans sa roue ». Un album pour respirer, danser, espérer, se battre, chanter, vivre. Pour chaque uppercut, un pas de danse ; pour chaque poing levé, une invitation à rêver et danser envers et contre tout. 

Mardi libérateur

Chalouper / BoomerHistoire d’Amour / Jump in the line

« J’mets le fire dans ton igloo ». Et la promesse est tenue. Avec son album, Gaël Faye nous fait bouger au rythme de ses flows rythmés et engagés. A faire bouger les boomers, à se déhancher sur des histoires d’amour et des rêves aux sons de Kigali ou Paris, et à se laisser chalouper jusqu’à ce que la mort vienne frapper à la porte. Même s’il devient difficile de respirer, même si le monde semble parfois s’effondrer, et même dans le chaos et les larmes, il reste encore la musique et la danse. Le remède tient plus d’une potion magique où se mélangent saveurs, couleurs et fantaisies que de petites pilules uniformes. Le rappeur nous remet sur pieds, pour que nous puissions libérer nos corps dans une danse salvatrice et profondément joyeuse.

« Malgré la vie, le temps passé, malgré la jeunesse fatiguée, personne ne pourra empêcher nos corps usés de chalouper. » 

Gaël Faye

Mercredi concerné et jeudi consterné

Only Way is Up / C’est Cool / NYC

Un hymne partagé avec la voix soul de Jacob Banks pour un monde déséspérant et désespéré. Dans une lucidité lyrique, ils font de leurs larmes un oasis au beau milieu de l’indifférence. Indifférent.e, on ne le reste pas alors que s’écoulent Only Way is Up  ou encore C’est Cool. La mélancolie crue de ces titres offre un panorama des incohérences, des blessures et des injustices de notre temps. Poète désarmé et désarmant, poète qui laissent les mots dire sans détour les effondrements, les guerres, les quotidiens, alors qu’il déambule et divague sur un piano, le vague à l’âme. 

Vendredi en colère

Seuls et Vaincus / suivis de Lueurs

« Vous créez un monde en noir et blanc, vous finirez seuls et vaincus. ».

Poème de Christiane Taubira, mis en musique par Gaël Faye.

Avec ce poème de Christiane Taubira, Gaël Faye porte haut et fort la lutte contre les racismes et les intolérances. Il poste un message d’espoir pour un avenir où l’Histoire donnera tort à ceux.celles qui divisent le monde en races, pour un avenir où les enfants seront le signe de cette fraternité entre les peuples. Optimiste et engagé, chacun de ses mots est un pas en avant, fier et ferme – ils débouchent sur le chant sobre et éclatant de Mélissa Laveaux. « Si leurs ténèbres m’assaillent, j’irai chanter mes lueurs » : fait, et magnifiquement fait.   

Samedi indélébile et dimanche rêveur

Kerozen / Zanzibar / Kwibuka

C’est bien ce qui revient, morceaux après morceaux, comme un grand puzzle : le rêve. Rêves d’amour, de fraternité, rêves d’exil heureux, rêves d’un monde meilleur. Des « rêves kerozen » qui inaugurent l’album à Kwibuka, le dernier titre, Gaël Faye fait du rêve la cicatrice d’un passé sanglant. De la douceur pour l’amertume, de la tendresse et des promesses pour les fantômes de l’enfance. La douceur et le rêve ne sont jamais l’oubli, sans quoi tout se perdrait dans une naïveté artificielle. « Kwibuka » signifie « Souviens-toi » : c’est le nom de la remémoration nationale du génocide des Tutsis. On sait que ce thème lui est cher, puisque c’est dans la chair même de son enfance qu’il l’a vécu. On se souvient de son roman et son adaptation sublime au cinéma : Petit pays, par Eric Barbier. La mémoire du passé se mêle au rêve de demain, dans une berceuse tendre qui célèbre un pays libre, digne et plein d’espérances. « Je rêve de vous quand l’histoire nous égare, je rêve debout au jardin des mémoires ». La clôture de l’album est une ouverture vers le rêve, un dernier hommage aux « lumières invaincues ».  

En interview, Gaël Faye déclare :

« Peut-être l’art, la musique, dans ces temps troublés, vont permettre un peu de réconfort aux uns et aux autres, j’espère que c’est comme ça que mes musiques voyagent jusqu’aux gens. ».

Gaël Faye

Alors, montez le son, écoutez tout, régalez-vous, réjouissez-vous et laissez vous chalouper ! Que cet album soit notre lundi méchant : notre pied-de-nez à une période où la culture est réduite au silence masqué et à l’absence programmée ; une vague de décibels pour libérer le mouvement de nos corps confinés ; notre poing levé pour résister à l’enlisement ; notre main tendue pour caresser nos rêves. 

Article rédigé par Elisabeth Coumel.

2 Comments

  1. Bonjour Madame,
    Je vous remercie pour votre article sur l’excellent album de Gaël.
    Une correction toutefois : il conviendrait de remplacer l’expression « génocide rwandais » par « génocide des Tutsi ».
    L’expression « génocide rwandais » pose en effet en axiome le relativisme et la banalisation de ce génocide, agglomérant, au lieu de les identifier, victimes et génocidaires.
    Pour plus d’infos sur le sujet, voyez : https://www.franceculture.fr/histoire/pourquoi-vous-ne-pourrez-plus-jamais-dire-le-genocide-rwandais
    Cordialement,
    Aymeric GIVORD

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