Un pays qui se tient sage : arrêts sur images

Le nouveau documentaire de David Dufresne Un pays qui se tient sage est sorti le 30 septembre au cinéma. Pour cette occasion, l’Envolée Culturelle s’est rendue au Comoedia pour une plongée au cœur-même des manifestations des gilets jaunes qui ont débuté en d’octobre 2018. David Dufresne, dans ce film élu pour la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes, nous partage sa vision de ce mouvement social encore en cours. Deux rédacteur·rice·s, en retour, vous donnent leur point de vue sur ce film. (Bannière : © Le Bureau – Jour2fête)

Commençons avec l’article que ce film a inspiré à Alice :

Satire à balles réelles 
Le contraste. C’est ce qui vient à l’esprit quand à la violence extrême des mains arrachées et des crânes éclatés succède la finesse presque apaisante des analyses des sociologues, historien·ne·s, avocat·e·s… David Dufresne, dans le montage des images, des moments d’analyse et de discussion des intervenant·e·s, joue sur les rythmes et sur les émotions des spectateur·rice·s qui, au bord de l’évanouissement, pleurent puis rient, compatissent puis se moquent. C’est qu’Un pays qui se tient sage met directement le pouvoir en place face à ses propres contradictions et face à sa violence. Comment en effet ne pas se fendre d’un rire sarcastique lorsqu’Emmanuel Macron, sur fond de tirs de LBD et de cris de douleur, se défend d’user de violence disproportionnée et fait de cette dernière l’apanage des dictatures ? David Dufresne orchestre remarquablement ses effets d’ironie, c’est indéniable. Mais soudain, au milieu des sarcasmes de la salle, une Gilet Jaune blessée par des CRS évoque son traumatisme et sa peur ancrée dans le corps, larmes aux yeux ; des témoins, des victimes témoignent directement de ce qu’ils·elles ont vécu, et des effets de la violence qu’ils·elles ont subie. Et la gorge immédiatement se serre, et les larmes montent.

Bombe A pour “amère”
Les charmes de la satire ne doivent pas pour autant faire oublier une autre caractéristique du film de David Dufresne : la précision et la qualité des analyses sociologiques, historiques, philosophiques des violences policières. Le film s’offre comme un double commentaire : commentaire d’images massivement partagées, commentaire de citations maintes fois répétées et récupérées. Les intervenant·e·s qui prennent en charge ces commentaires convoquent Max Weber, Michel Foucault, Hannah Arendt, Pierre Bourdieu ou encore Guy Debord ; ils·elles fixent des différences conceptuelles entre violence et pouvoir, légalité et légitimité, ou encore interrogent la ritualisation de la violence à l’œuvre dans certaines images des manifestations. Si le·a spectateur·rice aime ce genre de travail conceptuel pointu, il·elle va être comblé·e. Néanmoins cela pose le problème de l’intelligibilité et de la portée du film de David Dufresne. Car si Un pays qui se tient sage est un film dont l’existence doit être saluée, il semblerait que son public ne puisse être restreint qu’à ceux·celles qui, entrant dans la salle, sont déjà intellectuellement armé·e·s et déjà suffisamment au fait des questions qui y sont soulevées. Ceci pose aussi le problème du statut de l’expérience des Gilets Jaunes, et de la place trop limitée que leurs témoignages occupent dans le film. Dans le flux d’images et de commentaires, ils·elles sont noyé·e·s.  Ils·elles sont sur le rond-point, mais les universitaires ne les voient pas, trop occupé·e·s à se regarder parler dans leur rétroviseur central. Les analyses prennent un tour solipsiste, les analystes parlent entre eux·elles et parlent d’eux·elles-mêmes, sans sembler se soucier plus que ça de ceux·celles qui n’appartiennent pas à leur classe sociale et qui, pourtant, sont à l’origine même de ce qu’ils·elles commentent.

© Le bureau – Jour2fête

Poursuivons avec l’article que Simon a écrit :
Plus vrai qu’en vrai…
Nous avons encore en mémoire les images des médias sur les manifestations et en particulier celle de gilets jaunes montrés comme violents. La vision de David Dufresne est tout autre :  il utilise l’intervention de chercheur·euse·s et le témoignage de victimes des agents de police pour montrer les violences policières. Les premiers engagent alors une véritable réflexion sur la question de la place de la police, proche de l’État et non du peuple,  ainsi que de l’usage de la violence et de sa légitimité. Ces réflexions qu’apportent ces chercheur·euse·s permettent de prendre du recul sur ces manifestations. Les vidéos et les témoignages sont assez choquants. A cause du bruit d’abord, des couleurs ensuite. Ce n’est pas une harmonie, c’est le désordre incarné. On voit des personnes se faire tabasser. Certaines ont du sang qui coule, d’un rouge vif. D’autres supplient les policier·ère·s d’arrêter de les frapper. Les souvenirs surgissent comme un raz de marée, les mots poignants des victimes sont lourds de sens et chargés d’émotions. La phrase  « c’est violent » caractérise à la fois ce qu’elles vivent au quotidien, leurs efforts pour survivre mais aussi les blessures à la fois psychologiques et physiques que leur ont infligées les policier·ère·s. Ces violences sont au moins aussi fortes que les actes « symboliques » mais aussi non sans conséquence des casseurs, qui eux sont montrés à chaque fois dans la plupart des médias. 

© Le Bureau – Jour2fête

Utopie du pouvoir au peuple
Un pays qui se tient sage n’est pas le titre qui illustre le mieux ce documentaire. L’opposition des manifestants vis-à-vis de l’État illustre bien le contraire. Dans le film, on nous apprend comment fait la Russie pour prévenir des manifestations  : elle utilise une méthode dite « préventive » pour éviter ces contestations, pour que le pays se tienne sage.  L’utilisation d’une telle méthode est utilisée pour donner un sentiment de cohésion. C’est donc un régime totalitaire puisque tout le monde est du même avis ou ne peut pas exprimer son opinion. Cette analyse soulève cependant une autre question : la France est-elle un pays démocratique ? La France utilise un système de démocratie représentative où l’on vote pour choisir ses représentants. Or le vote n’a pas pour objectif d’être juste, neutre et impartial, mais de désigner les meilleurs qui pourront gouverner, empêchant ainsi les classes sociales les plus basses d’être élues. Dans le cas d’un véritable système démocratique, le vote ne pourrait être réalisable qu’à une échelle locale avec un tirage au sort et une sélection préalable pour les postes à hautes responsabilités. Il est dommage qu’il puisse y avoir un souci d’intelligibilité dans ce documentaire pour certaines personnes, comme les familles d’ouvriers, car il aborde des notions de sciences humaines et sociales qui peuvent paraître confuses suivant leurs ressources culturelles. Cette frontière entre classes sociales est d’autant plus marquée que les témoignages des Gilets Jaunes présents mais discrets font profil bas au profit des recherches universitaires. 

Article rédigé par Alice Boucherie & Simon Ben Sadoun-Barthollet

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