Vera, étoile filante de la science

À l’occasion de la Journée Internationale des Droits des Femmes, la pièce Vera, entre théâtre et danse, revient avec poésie sur la vie et les découvertes scientifiques trop méconnues de la cosmologiste américaine Vera Rubin. L’envolée culturelle vous propose aujourd’hui un article à quatre mains sur cette pièce entre art et science. Préparez-vous, le 8 mars à 17h30 aux Echappées Belles, à voyager dans les étoiles ! (Bannière : Vera © Photo Simon Cavalier)

Vera naît d’une démarche plus large impulsée par la Compagnie Hallet Eghayan depuis une vingtaine d’années : une dynamique créative qui lie Arts et Sciences, de laquelle sont nées des œuvres telles que Danser avec l’évolution (2004), Seul l’arbre ! (2005)… La compagnie a d’ailleurs créé un Conseil Scientifique qui réunit des artistes, des chercheurs, des professeurs de l’Université, et autres partenaires culturels. L’enjeu de cette démarche Arts/Sciences est d’apporter un regard vulgarisé et accessible à tous sur la recherche scientifique et la création. Vera, c’est aussi l’occasion pour la Compagnie de laisser à l’une de leurs fidèles danseuses, Charlotte Philippe, la création et la chorégraphie de la pièce. L’occasion pour elle, nous y reviendrons, d’exprimer sa propre sensibilité, et surtout de poursuivre son travail avec Gabriel Perez, auteur et acteur dans la pièce, commencé avec Parce qu’on n’est pas encore mort. Enfin, Vera, c’est aussi cette envie de proposer un nouveau cycle de création autour de la thématique « Femmes de science », issue de cette dynamique Arts-Sciences. 

L’astronome Vera Rubin © AFP

Charlotte Philippe, Gabriel Perez et la Compagnie Hallet Eghayan nous font découvrir dans ce spectacle la vie de Vera Rubin, astronome américaine née en 1928 et décédée en 2016, connue de ses pairs pour ses recherches controversées sur la vitesse de rotation des étoiles dans les galaxies spirales, et sur l’hypothèse de la présence de matière noire. Peu connue à l’échelle du grand public, elle ne s’est jamais vu décerner le Prix Nobel bien qu’elle le méritait selon de nombreux scientifiques. Vera Rubin a également encouragé les femmes à conquérir la sphère de la science en écrivant notamment de courtes biographies de femmes de sciences peu reconnues. 

La danseuse Charlotte Philippe dans Vera © Photo Simon Cavalier

L’avis de Clara :

Comment mêler art et science ? Et, plus précisément, comment mêler danse et cosmologie ? Comment représenter la matière noire ? Comment rendre accessible à tous la vie d’une grande cosmologiste et ses découvertes scientifiques ?  Le spectacle Vera répond admirablement à toutes ces questions. Sur scène nous découvrons un comédien et une danseuse : tous deux nous envoûtent pendant ces 70 minutes de spectacle, qui semblent filer en un éclair. Ils font émerger par leurs mots, leurs gestes, leur jeu d’acteur filant de rôle en rôle, un univers entier, mouvant, dynamique et tellement plaisant. Le duo fonctionne à la perfection et réussit à rendre accessible et très compréhensible des concepts tels que la matière noire, tout en entretenant un va et vient entre ces concepts et les éléments biographique de Vera. 

Plus encore, cette danseuse rayonnante, dont le talent n’a d’égal que la grâce, parvient à transporter le.la spectateur.ice dans l’espace, entre les astres et l’obscurité. Par un subtil jeu de déséquilibres elle fait passer au public, qu’elle amène avec elle en voyage spatial, bien plus que des concepts scientifiques : un ressenti et des émotions à propos de ce qui pouvait nous laisser de marbre encore quelques minutes auparavant. L’implication de la danseuse est totale : on la voit danser mais aussi ressentir. Elle devient finalement à mon sens l’incarnation de ce qu’écrivait Paul Valéry dans Philosophie de la danse : 

« Cette personne qui danse s’enferme, en quelque sorte, dans une durée qu’elle engendre, une durée toute faite d’énergie actuelle, toute faite de rien qui puisse durer. Elle est l’instable, elle prodigue l’instable, passe par l’impossible, abuse de l’improbable ; et, à force de nier par son effort l’état ordinaire des choses, elle crée aux esprits l’idée d’un autre état, d’un état exceptionnel. […] [Il nous semble alors que] dans l’état dansant, toutes les sensations du corps à la fois moteur et mû sont enchaînées et dans un certain ordre, – qu’elles se demandent et se répondent les unes les autres, comme si elles se répercutaient, se réfléchissaient sur la paroi invisible de la sphère des forces d’un être vivant. »

Paul Valéry, Philosophie de la danse
La danseuse Charlotte Philippe et le comédien Gabriel Perez dans Vera © Photo Simon Cavalier

L’avis de Manon :

Le plateau est nu. Les acteurs entrent. Lui, il parle, raconte. Il fait le récit de Vera Rubin, cosmologue américaine d’origine lituanienne, parfois avec humour, souvent avec poésie. Elle, elle danse : elle danse Vera, en tant que chercheuse scientifique, bien entendu, mais aussi Vera en tant que mère de famille, Vera en tant qu’épouse, Vera en tant que juive lituanienne, Vera en tant que femme. Mais au delà de Vera, la danseuse Charlotte Philippe va littéralement incarner les étoiles, les planètes, les vides et les pleins, le visible et l’invisible, la lumière et la matière noire. 

Car ce que nous proposent ici Charlotte Philippe et Gabriel Perez, ce n’est pas une simple pièce biographique sur une femme scientifique et ses recherches : c’est un véritable voyage spatial auquel nous assistons dans la petite salle des « Echappées Belles », repère de la Compagnie. Avec humour et simplicité, la pièce nous fait rire, nous questionne, nous donne envie de danser, nous remue, nous amène à réfléchir. Quelle place donne-t-on à une femme dans le monde scientifique ? Celle qu’on laisse à Vera Rubin, pourtant à l’origine de recherches déterminantes dans le monde de l’astrophysique, n’est finalement pas bien grande : l’on comprend très vite qu’elle doit jouer des coudes pour que son travail soit reconnu, pour être considérée comme une scientifique légitime. Le spectacle, sans tomber dans la froideur du biopic, dessine avec douceur et respect l’audace et l’humilité de cette femme trop peu reconnue. Les variations dansées s’enchaînent au rythme des variations mathématiques d’une seule et même voix, jusqu’à l’explosion finale. Si le Big Bang marque le commencement de l’Univers, la célèbre Chaconne de Bach marque la conclusion du spectacle, et nous tient en haleine pendant plus de quinze minutes dans un sublime solo final. Entre récit historique et réflexion philosophique, la pièce, très beau portrait d’une figure historique qui transcende le carcan patriarcal de la société, nous laisse flotter parmi les astres encore quelques minutes après la fin du spectacle. 

Découvrez Vera le 8 Mars à 17h00 aux Echappées Belles.

Article rédigé par Clara Bertrand et Manon Ruffel.

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