La tentation de dire et de lire avec Luc Lang

Dans le cadre de la Fête du livre de Bron, Luc Lang nous a accordé un entretien le samedi 15 février 2020. Lauréat du prix Médicis en 2019 pour son dernier roman, La tentation, écrivain fructueux et ingénieux, Luc Lang partage avec nous sa passion d’être écrivain dans un monde de plus en plus insensé en quête de repères et de signes, sa rencontre inédite avec l’art, ses choix et ses perceptions aiguisées et ténues de la littérature en plein délit de paroles ! (Bannière : Luc Lang © Photographie Eric Feferberg/AFP)

  • Comment expliquez-vous votre parcours, des classes préparatoires littéraires à l’enseignement de l’esthétique à l’ENSAPC (ndlr : École nationale supérieure d’arts de Paris) ? 

Luc Lang : Ce que vous me demandez est difficile. J’étais passionné par la littérature et la philosophie. J’ai fait des études doubles, à la fois un corpus littéraire, à la fois un corpus philosophique. Et puis, j’ai pu satisfaire ces deux versants de ma passion en écrivant d’une part des textes sur l’art qui sont de la deuxième moitié du XXème siècle, c’est-à-dire, sur l’art moderne et contemporain. D’autre part, des romans. Les Beaux-Arts m’ont beaucoup convenu, c’est un lieu d’enseignement que j’aime parce que ce n’est pas un lieu de transmission d’un savoir à proprement parler. Ce n’est pas un lieu de transmission académique au sens étymologique du terme, entendons-nous bien. Mais c’est un lieu d’accompagnement de la recherche des étudiants puisque ce sont des étudiants qui ne sont pas censés devenir des êtres sachants mais des êtres créants puisqu’ils sont destinés à être artistes. Et on est beaucoup plus dans l’enseignement d’une posture, d’une manière de chercher, d’une manière d’inventer que dans un transfert de savoir. Il y a beaucoup d’énergie. Ça me convient très très bien comme lieu d’enseignement. Et puis, ça me permet évidemment de continuer d’écrire mes romans parallèlement. 

© La Tentation, Luc Lang – Editions Stock
  • Quelle a été votre première rencontre avec l’art ? 

LL : Mon père était ouvrier et ma mère employée de bureau. Mais tous les deux étaient de grands lecteurs. Il y avait un grand amour des livres à la maison ; il y avait une grande présence des livres à la maison. Ça, c’est la première chose évidemment. Et puis la deuxième chose fondamentale, c’est que ma mère qui était un personnage tout à fait intéressant avait l’habitude à peu près tous les deux ans de changer de version quand elle évoquait sa vie. Et quand j’étais jeune, je lui disais : « Mais, tu m’avais dit que… Tu ne m’avais pas dit ça, tu m’avais dit que…  — Mais non, pas du tout ! Je ne t’avais pas dit ça ! Tu me prends pour une folle ou quoi ! » Je voyais bien qu’elle était sincère à chaque fois qu’elle me donnait une nouvelle version de sa vie. Et finalement, j’ai compris qu’en fait toutes ses versions étaient vraies puisqu’elle était absolument impliquée sincèrement dans chacune des versions. Et je pense que ça a dû jouer beaucoup dans mon goût de raconter des histoires et de comprendre que la littérature était vraie. 

  • Avez-vous un livre de chevet ? 

LL : Oh oui, j’en ai beaucoup des livres de chevet ! Mais ce qu’il faut signaler, c’est qu’il y a des auteurs que vous aimez passionnément comme lecteur et vous avez des auteurs qui vous aident à écrire et qui vous autorisent à écrire, qui vous donnent de la liberté pour écrire. Il y a eu Faulkner, il y a eu Conrad, il y a eu Céline, il y a eu Dos Passos, il y a eu Cormac McCarthy, il y a eu Malaparte. 

  • Comment procédez-vous pour écrire, c’est-à-dire en termes de motifs qui vous permettent de vous dire que vous avez trouvé la matière de votre prochain roman ?

LL : C’est très mystérieux parce que c’est très variable. Ça peut autant être des plans d’architecture, je pense à Liverpool marée haute ou La fin des paysages. Ça peut être l’expérience d’avoir passé une demi-journée sur un tracteur à labour dans les plaines à betteraves du nord de la France. Ça peut être l’idée qu’un cerf va traverser la route et que je vais avoir un accident en pleine nuit sous la pluie. C’est très variable. Ça peut être un article de journal qui raconte la mutinerie de Strangeways à Manchester où les mutins déclament du Shakespeare sur les toits et jouent aux saltimbanques et où la population de Manchester vient tous les soirs assister au spectacle de mutins comme si l’on avait affaire à un théâtre insurrectionnel. 

  • Quel a été pour vous le livre que vous avez adoré écrire ? 

LL : C’est une bonne question mais il n’y a pas de réponse en ce sens que c’est très difficile de dire quel livre l’on préfère. Il y a des livres saillants pour moi, effectivement. Qu’est-ce que je pourrais donner comme titres saillants pour moi ? Les Indiens. Mother. Mille six cents ventres. Au commencement du septième jour. Mais, pourquoi ce sont des livres saillants ? Parce que ce sont des livres où j’ai vraiment le sentiment d’avoir opéré une mutation dans la poétique du roman, c’est-à-dire de véritablement mettre en place d’autres types d’écriture, d’autres enjeux. Ce n’est pas forcément ces livres-là que l’on va préférer à la lecture.

  • Pourquoi le genre romanesque ? Quel est le déploiement que vous pouvez faire avec ce choix intéressant en termes de rédaction, en termes de pensée, de réflexion et de pratique ?

LL : C’est la pensée inverse de la philosophie. Mais j’aime aussi la philosophie éperdument et je lis beaucoup de philosophie. J’enseigne d’ailleurs la philosophie à mes étudiants. La philosophie, c’est le concept, c’est une sorte d’outillage à la fois abstrait et qui se veut universel de manière à analyser le monde. La littérature, c’est l’inverse de la philosophie, enfin, pour le roman. Le roman, c’est l’inverse de la philosophie parce que, dans le roman, c’est le cas. C’est le cas le plus singulier. C’est le cas qui appartient qu’à un être et c’est la manière dont cette histoire qui n’appartient qu’à un être, selon la manière dont on va la composer et la construire dans l’architecture du roman, va devenir aussi la vérité du lecteur ou de la lectrice. Et donc le roman, c’est ce que j’appelle la vie augmentée, c’est-à-dire que dans le meilleur des cas, dans un grand roman, on y trouve sa propre vérité. Mais sa propre vérité à partir de l’extrême singularité du cas qui est celui du personnage. C’est vraiment l’inverse pour moi de l’enjeu de la philosophie et j’aime bien ce que dit Deleuze à ce propos : « Si je n’avais pas été philosophe, j’aurais aimé être juge. » Parce que dans la justice, il n’y a que de la jurisprudence. Et la jurisprudence, c’est le cas. C’est le cas particulier. Et la jurisprudence rejoint pour ça, je trouve, complètement la question du roman.

© Luc Lang Prix Médicis 2019
  • En termes de thématiques, nous parlons notamment de La tentation et d’Au commencement du septième jour, vous accentuez beaucoup les topoï, les thématiques de la famille, de la crise sociale, du changement de génération… Pourquoi ces sujets vous tiennent-ils à cœur ? Est-ce que cela relève d’une peur pour vous ? 

LL : Non, mais si vous voulez, on peut penser à la tragédie grecque. La tragédie grecque articule toujours les passions familiales et filiales sur le politique et le social. Et je trouve que c’est une bonne caisse de résonance pour parler du monde dans sa dimension encore une fois politique, sociale et économique, puisque mes personnages sont toujours des gens qui travaillent. Pour moi, c’est extrêmement important de restituer cette dimension-là qui engage chacun de nous pour au moins 70% de son temps. Cette dimension du travail est fondamentale. Et, en même temps, évidemment, cela a des effets majeurs sur les liens intimes et familiaux dans les deux sens, c’est-à-dire que c’est un effet de va-et-vient. Et en cela, que vous preniez des textes aussi fondateurs que la Bible ou que la mythologie grecque, vous avez tout le temps ce va-et-vient entre l’intime, le social et le politique. C’est pour ça que je travaille beaucoup avec ce matériau. 

  • Quel serait pour vous l’avenir de l’art, c’est-à-dire l’art littéraire, l’art visuel, l’art dans sa totalité ? 

LL : Depuis les avant-gardes, c’est-à-dire la fin XIXème début XXème siècle, on a passé son temps à annoncer la mort de l’art, la mort du roman. Et, avec le recul, on s’aperçoit effectivement que de chaque mort, tel un phénix, l’art renaît de ses cendres. L’art existe déjà avant même l’écriture : l’art rupestre qui permet aux humains de conjurer les peurs et d’essayer de s’acoquiner avec le futur de manière à ce que l’avenir leur soit clément. L’art est, je crois, vital, et la force de l’art, c’est qu’il est inutile ; à la différence des objets fonctionnels, l’art est inutile et c’est évidemment une formule provocante que volontairement j’utilise. L’art est inutile, et, c’est sa force. Il n’est pas aliénable simplement en tant qu’objet de consommation. Il résiste. Il résiste et il continue par-delà les générations, y compris quand les artistes sont morts et les écrivains sont morts, à nourrir les générations qui suivent parce qu’il a une fonction de symbolisation très forte. C’est à travers l’art qu’on symbolise des choses fortes, puissantes, qui nous constituent dans notre humanité et en même temps il nous permet de nous recentrer comme sujet, de nous reconstituer comme sujet. Et pour toutes ces raisons, je pense que même dans des époques de repliement comme aujourd’hui et de dévastations sociales que nous sommes en train de subir, l’art et la littérature restent un recours.

  • Quel statut accordez-vous à l’écrivain ? Pensez-vous qu’il existe une fonction sacrée à la manière des Mages Romantiques au XIXème siècle ? 

LL : Pour moi, d’abord, être écrivain, ce n’est pas un métier. C’est une passion. Et de la même façon, c’est une activité parfaitement inutile. Personne nous attend. Personne nous dit : « Alors, tu écris ? Parce que là, vraiment, on t’attend. » Non, non, tout le monde s’en fout. Il n’y a pas de problème. Et si on se met à écrire, c’est parce qu’il y a une espèce de nécessité intérieure, probablement de survivre et de vivre le mieux possible et surtout de s’adresser aux autres et de faire passer ce qu’on peut faire passer comme sens de la vie. Je n’ai pas du tout de rapport sacré aux écrivains. Je n’ai pas spécialement envie de rencontrer les écrivains qui sont pour moi de très très grands écrivains. Je ne saurais pas trop quoi leur dire à part : « Vous savez, votre travail me plaît beaucoup ». J’ai une admiration sans bornes pour certains écrivains, dont certains encore vivants, mais ça me semble être une activité totalement parallèle à notre vie de citoyen. C’est une espèce d’activité clandestine, une sorte de truc qui se trame la nuit quand on est tout seul dans son bureau.

  • Comment maintenir alors l’inutilité et l’utilité de l’art, c’est-à-dire mêler cette contingence et cette nécessité paradoxales dans une société et des arts en crise ? 

LL : Vous pouvez vous rendre compte que les grands financiers d’aujourd’hui, les puissants d’aujourd’hui, ont besoin de symboliser leur puissance. On voit bien la collection Pinault. Pour symboliser leur puissance, ils ont besoin de s’entourer d’art. C’est parfois un art très très catastrophique et très nul qui a la puissance d’un logo à la manière de Nike avec sa virgule ; on pense à Hirst, à Koons, qui sont de très très mauvais artistes. Mais, dans le fait de s’approprier des collections qui se veulent quand même prestigieuses, et dans la collection Pinault, il y a quand même des grands artistes et il n’y a pas de doute, il y a alors une volonté de passer de l’état de simple marchand qui a beaucoup d’argent à d’un seul coup une espèce de personnage qui acquiert une aristocratie si je puis dire dans le fait qu’il a de l’art autour de lui. On voit bien que même chez ceux-là, l’art est une chose dont ils ne peuvent pas se passer. 

© Fête du livre de Bron
  • Dans cette question périlleuse qu’est l’art, faut-il fuir, survivre ou combattre ? Quelle posture peut-on prendre pour se défendre ?

LL : Je pense qu’il faut penser au jeu de Ko. Dans le jeu de Ko, il ne s’agit pas de conquérir le pouvoir que détiennent les autres, mais il s’agit de construire à côté un territoire plus intéressant, plus riche et qui va finalement devenir un territoire imprenable. Et je crois que la manière qu’on a de résister, c’est de construire parce qui si on est juste dans la réplique, c’est-à-dire dans le combat répliquant, ce sont eux qui donnent le « la », c’est-à-dire, ce sont ceux qui nous oppressent qui donnent le « la ». Contre ceux qui nous oppressent, je pense qu’il faut inventer et construire des territoires qui ne leur appartiennent pas justement parce qu’ils n’y avaient pas pensé de manière à échapper à leur pouvoir. En fait, il faudrait que leur pouvoir se dévitalise de l’intérieur. On doit inventer et construire des alternatives pour que leur empire tombe en poussière de lui-même parce qu’il n’a plus personne à gouverner. 

  • Quelles valeurs souhaiteriez-vous transmettre ? Lorsque vous êtes avec vos lecteur.ice.s, est-ce que vous avez une intention particulière ou est-ce que vous attendez une interprétation, un travail herméneutique libre ?

LL : Un travail herméneutique libre, bien sûr, mais, ce que j’aime beaucoup dans l’idée de la République, c’est l’idée qu’il y a un bien public, que ce bien public qui se manifeste à travers les services publics permet précisément de compenser les inégalités sociales de telle façon que les gens puissent être soignés correctement, puissent être éduqués correctement, puissent se loger correctement, puissent circuler librement. Cela fait partie évidemment des valeurs politiques qui me sont les plus chères et qui sont les plus mises à mal aujourd’hui. 

  • Quelle vision souhaiteriez-vous encourager vis-à-vis de vos lecteurs, d’une république ou encore d’un système social ? 

LL : Une grande exigence politique. Une grande vigilance politique. Et aussi, chose qui me semble essentielle, c’est-à-dire le goût et même plus que le goût : la capacité de s’émerveiller. Parce que quand on a la possibilité de s’émerveiller, c’est dans la vie une chose magnifique que de s’émerveiller d’une lumière, d’un paysage et ça, ça fait partie de cet élan qui nous porte à construire le monde. En même temps, une grande vigilance politique sur ce qui est en train de nous arriver qui est quand même assez calamiteux… 

Nous remercions sincèrement Luc Lang et Jacques Charmatz de leur perspicacité et de leur bienveillance.

Son dernier roman : La Tentation, Luc Lang (Editions Stock, 2019).

Propos recueillis par Pauline Khalifa (Lika)

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