Databiographie, de Charly Delwart – Découverte et rencontre

A l’occasion de la Fête du livre de Bron, nous avons découvert Charly Delwart et sa biographie pas comme les autres. A l’heure du big data, voici le little data de l’écrivain : sa vie en données, chiffres et statistiques. Il s’agit de « chercher une sorte d’algorithme à tout ce qui fait une vie » et esquisser des réponses à la question centrale : qui suis-je ? (Bannière © Databiographie, de Charly Delwart – Flammarion)

Dans Databiographie, Charly Delwart propose une biographie à partir de chiffres et de données personnelles comparés à des données générales ou à des époques différentes de sa vie. Ces données sont accompagnées de notes, d’anecdotes, de pensées. Le tout fait apparaître le visage de l’écrivain à quarante-quatre ans, en mosaïque. Étonnamment, on découvre dans cette databiographie une nouvelle manière de se dire, de se raconter, de se représenter. Le pouvoir de suggestion des chiffres est bien supérieur à ce qu’on pourrait penser de prime abord. C’est avec surprise que nous découvrons un nouveau regard sur le monde, et sur nos vies. C’est comme si nous étions vu.e.s de haut, depuis un satellite, faisant ressortir les lignes de fond dans lesquelles nous sommes noyé.e.s au quotidien. Car ce que nous lisons dans ces graphiques parle autant de l’auteur que de nous-mêmes. Les données présentées provoquent des réactions, des pensées, des considérations personnelles de manière ludique. Par exemple, en lisant qu’il y a 7,5 milliards d’êtres humains sur Terre pour 1 trilliard d’animaux, 10 billions d’arbres ou encore 10 quintillons de virus, on se demande comment c’est possible que nous soyons l’espèce la moins répandue et que nous ayons pourtant l’ambition de décider du sort du reste de l’univers et des autres espèces. Cela n’est écrit nulle part dans le livre, mais c’est bien le jeu de ces données livrées au lecteur : elles nous interrogent, nous font penser. 

© Databiographie, de Charly Delwart – Editions Flammarion

« Investiguer le little data » – Le projet

  • Comment est née cette idée de se raconter à partir de données et de graphiques ? 

Charly Delwart : Dans le livre de Yuval Noah Harari, Homo deus, l’auteur compare le fait qu’il y ait 200 000 loups sauvages pour 400 millions de chiens domestiques. Je trouvais que ce ratio donnait tout de suite une idée de ce qu’on avait perdu en animalité, en sauvagerie. Alors j’ai commencé à me demander ce qui pourrait me rendre visible moi-même, avec ce genre de procédés. J’ai commencé à en lister, le premier étant le nombre de spermatozoïdes produits, 1,095 billions, comparé au nombre d’enfants que j’ai eu, trois. Au fur et à mesure, je trouvais que cela donnait une approche circulaire et brute de moi-même. Le livre est né de là. 

  • Le travail de collecte a dû être énorme, comment avez-vous choisi et trouvé ces données, avec quelle méthode ? 

CD : Il y a des données actuelles, personnelles, d’autres historiques… Parfois, je me suis observé, pendant une semaine par exemple. Mais souvent je trouvais des petites formules qui me permettaient de chiffrer les données – pas au chiffre près – et de trouver une masse qui était juste. J’ai passé beaucoup de temps à chercher, mais une fois qu’on a la logique, ça va plus vite. Et puis quand je suis arrivé au bout du livre, j’ai tout remis à zéro et j’ai recommencé ces calculs-là, car je voulais vraiment que ce soit juste. 

© Databiographie – Editions Flammarion
  • La forme des graphiques est évocatrice d’un sens – par exemple la durée annuelle de contact physique avec ses parents évoque la forme d’un sein. Les données sont signifiantes par leur forme aussi. Comment avez-vous pensé et choisi les graphiques ? 

CD : Je voulais des ratios simples, pour que les gens qui ne sont pas habitué.e.s à en voir puissent les lire. Au tout début du livre, je suis allé voir une agence de data visualisation, et la directrice artistique était intéressée par ce projet. Par chance, je suis tombé sur la bonne personne immédiatement. Pour chaque item, elle proposait différents graphiques. Il fallait trouver une variété avec le noir et blanc, ce qui n’est pas facile, mais on se prend au jeu et c’est super. 

  • Alors après coup, peut-on se raconter avec des chiffres, des données ? Les formes artistiques, évocatrices et la présence de beaucoup de notes et d’anecdotes semblent indiquer une réponse…

CD : Le projet était vraiment de faire une databiographie : il y a les datas et il faut la biographie. S’il n’y avait eu que des graphiques, ça aurait été trop abstrait. Ces chiffres ne disent pas tout, alors comment les incarner, les spécifier, leur donner de la chair ? Les notes sont là pour ça. 

  • Alors, étaient-elles déjà dans le projet initial ou bien au fur et à mesure avez-vous saisi la nécessité de les intégrer ? Comment avez-vous pensé ce rapport entre données et anecdotes, méditations, notes ?  

CD : Au début, il n’y avait que les chiffres, les ratios, et très vite on s’est rendu compte qu’il fallait des notes. Ce qui correspondait aussi à un autre projet que j’avais de saisir des moments du passé sans les situer dans le temps. On est constitué d’une série de moments mais quand on les pense, on ne les vit pas chronologiquement : les moments nous reviennent d’il y a dix ans, deux ans, vingt ans – comme en psychanalyse. En cherchant les chiffres, j’étais renvoyé à des épisodes du passé qu’il était juste de citer. Les graphiques restent le corps du livre, c’est comme des planches d’anatomie et le reste c’est des notes de bas de page. 

« Faire une crise de la quarantaine productive » – L’aboutissement

  • Est-ce que le fait d’avoir mené ce travail et écrit ce livre a changé quelque chose pour vous, dans votre connaissance ou perception de vous-même ou des autres, dans votre regard sur le monde ? 

CD : Yourcenar dit que pour avancer, le.la voyageur.se doit déposer ses valises, sinon au bout d’un moment il.elle devient trop lourd. Il y a cette idée-là. C’était très relaxant, très reposant, car ça rangeait les choses, ça les mettaient derrière et ça fait du bien. On est plus libre pour la suite. C’est comme quand on range son grenier ou sa cave, on vide des choses, on en jette, on en range, on en garde certaines. 

  • En publiant cette databiographie, il y a aussi l’idée de partager ce travail avec des lecteur.ice.s. Finalement, on se retrouve en train de se lire soi-même en vous lisant…

CD : J’ai fait la biographie d’un type lambda – je n’ai pas de fait saillant : je n’ai pas découvert le pôle nord – comme les trois quarts des gens. On accumule des histoires, on se structure, on se cristallise autour de points précis qu’on peut retracer. Et avec cette cartographie, on a une meilleure visibilité de soi. Ce qui est le but de l’autobiographie.

© Flammarion

Et moi ? Et vous ? Quelles sont les données capables d’illustrer ce qu’a été ma vie jusqu’à aujourd’hui ? Quelles images, quels dessins, quelles notes, quels faits seraient à même de reconstituer mon visage ? En lisant cette Databiographie, on se compare, on se projette, on pense… parfois sur l’air de la méditation et de l’interrogation, souvent sur le mode du jeu, toujours avec un étonnement amusé. On vous invite à plonger dans une lecture pas comme les autres, là où mots, chiffres et coups de crayons tracent les contours d’une vie – du moins de ces premières 385 440 heures. 

Databiographie, de Charly Delwart (Editions Flammarion, 2019).

Interview et article réalisés par Elisabeth Coumel.

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